L’Etat-aéronef
L’Etat est  désincarné. C’est une personne morale purement abstraite, fictive. La société, elle, existe. Elle est palpable. C’est l’ensemble des hommes et femmes qui nous côtoient chaque jour, que nous rencontrons au marché, à l’école, dans le milieu professionnel. Les associations existent également. C’est à juste titre qu’un juriste a écrit que «  je n’ai jamais rencontré l’Etat ». Les hommes et les femmes sont une donnée naturelle. Ils ont des activités qui leur tiennent à cœur parce qu’elles sont liées à leur espace vital, à leur survie.
Les affaires locales sont perceptibles. Elles discutent la vedette aux affaires nationales. Il est de la nature de l’homme que ses affaires personnelles passent avant les affaires nationales. Les maux de dent dont on souffre, passent avant la politique que les pouvoirs publics mènent au titre de la Santé publique. Les gens tiennent à leurs origines ethniques, à leur groupe identitaire. Ils sont d’abord corses avant  d’être français, flamands ou wallons avant d’être belges, Bamiléké, Eton, Béti, Sawa, avant d’être camerounais. A leurs yeux, l’Etat nation n’est qu’une superstructure, l’ethnie étant l’infrastructure.
Dans ces conditions, pour survivre, l’Etat est obligé,  de laisser aux individus et personnes physiques, morales, aux groupes identitaires, un espace de liberté. La décentralisation s’impose à la centralisation, bref, à l’Etat, la périphérie tutoie  le  centre. L’Etat, qu’il soit du sud ou du nord, riche ou pauvre, est amené à abandonner les détails aux individus, aux groupes, aux personnes privées, physiques et morales, aux collectivités locales et s’occuper de plus en plus de ce qui est haut. L’Etat -nation doit prendre de la hauteur, de l’altitude, et laisser le sol, avec son relief, accidenté, glissant, ses montagnes, à ses habitants. C’est ce que j’appelle l’Etat-aéronef. Par le passé, l’humanité est passée par des mutations telles que l’Etat gendarme, l’Etat providence, l’Etat interventionniste. Aujourd’hui, et en réalité, demain, puisque le présent n’existe pas (Hora petis quota sit, dum petis illa fugit : Tu demandes quelle heure il est, pendant que tu le demandes, cette heure s’enfuit), ce sera l’Etat-aéronef. Sinon l’Etat se laissera piéger pour disparaitre. Qui trop embrasse mal étreint. La puissance publique, lorsqu’elle s’occupe de tout, devient l’impuissance publique.
Observons l’avion. Pour aller plus vite et plus loin que les trains, les bateaux et les voitures, il prend de l’altitude. Si l’avion ne prenait pas de l’altitude, il heurterait des montagnes et des arbres dans son vol et ne volerait jamais la nuit.
L’Etat, comme l’avion, laissera le sol, c'est-à-dire les détails à ses habitants et se contentera de fixer les grandes lignes, la politique, la stratégie et ne reviendra au sol que par nécessité. Comme l’hélicoptère, l’Etat passera au dessus de la mêlée et ne reviendra  au sol que dans le cadre des descentes inopinées et opinées, sur son territoire, pour rétablir, dans le domaine économique, notamment, l’équilibre, rompu par un habitant ou un groupe d’habitants, ayant développé indûment son égo, pour revenir au ciel (du latin cælum qui implique une forme circulaire et contient une connotation de pureté et de perfection harmonieuse).
Tel l’albatros, ce roi de l’Azur, un des plus gros et plus rapides des oiseaux des mers du sud, l’Etat est de plus en plus maladroit et honteux au sol. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

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